La thèse : le réétalonnage réglementaire daté
Le projet sépare la mesure du verdict. Une mesure est un fait physique ; un verdict est une convention administrative, et cette convention se déplace. L'objet de l'outil est de rendre ce déplacement visible et vérifiable.
Chaque mesure est donc notée trois fois :
| Grille | Question posée |
|---|---|
| 2016 | Cette eau aurait-elle été potable selon la norme d'il y a dix ans ? |
| 2026 | Est-elle potable selon la norme en vigueur aujourd'hui ? |
| stricte | Serait-elle potable selon la norme la plus protectrice au monde ? |
L'indicateur central est la bascule : une mesure au-dessus de la limite de 2016 et sous celle de 2026. Un bulletin déclaré conforme et comportant des bascules est la démonstration matérielle du réétalonnage.
Seuls les bulletins complets comptent
Le contrôle sanitaire produit deux choses très différentes : beaucoup d'analyses de routine (20 à 30 paramètres — bactériologie, pH, nitrates, chlore) et très peu d'analyses complètes (200 à 700 paramètres, avec les pesticides, les métabolites, les PFAS, les métaux, les solvants). Mélanger les deux produit mécaniquement un résultat rassurant : les milliers de mesures de routine, toutes conformes, noient les rares mesures qui portent l'information.
Le seuil retenu est de 200 paramètres sur un même prélèvement. Il n'arbitre rien : sur 964 prélèvements réels mesurés, la routine s'éteint vers 100, les analyses complètes commencent à 236, et la tranche 150-199 est totalement vide.
L'unité d'analyse est un prélèvement — un point d'eau, une date, dans son intégralité. Jamais une composition de « dernières valeurs connues » : cet objet n'existe pas, n'a pas de date, et ne peut donc être noté contre aucune grille datée.
L'effort de recherche se déclare
On ne trouve que ce qu'on cherche. Le nombre de paramètres recherchés n'est pas un indicateur de la qualité de l'eau : c'est un indicateur de l'effort de recherche, donc de transparence, et il se lit à l'envers. Comparer les nombres bruts de dépassements de deux communes qui n'ont pas cherché la même chose est un contresens, et cela pénalise celle qui a cherché davantage.
D'où la règle : aucune comparaison entre communes, aucun classement, sans afficher l'effort de recherche de chacune, et des taux plutôt que des comptes.
Zéro n'est pas zéro : il y a trois états, pas deux
Dans les données SISE-Eaux, une valeur affichée 0 ou <
0,01 signifie « inférieur au seuil de quantification du laboratoire », pas
« absent ». C'est une limite de l'instrument, pas une propriété de l'eau.
- Conforme — quantifié, sous le seuil.
- Dépassement — quantifié, au-dessus du seuil.
- Indéterminé — la limite de quantification du laboratoire est au-dessus du seuil de comparaison. On ne peut pas dire que l'eau respecte le seuil ; on peut seulement dire qu'on ne sait pas.
Un indéterminé n'est jamais présenté comme un conforme. C'est l'erreur la plus facile à commettre et la plus dommageable.
Un verdict se rend à la date du prélèvement
Un reclassement n'est pas rétroactif. La note d'information de la délégation départementale de Charente-Maritime du 10 juin 2024 est formelle :
« Il n'y a pas de rétroactivité possible. C'est pourquoi l'expression des non-conformités mises en évidence avant le 29/04/2024 est maintenue. »
Une mesure de chlorothalonil R471811 à 0,5 µg/L prélevée en 2023 est une non-conformité, et elle le reste. La même valeur prélevée en 2025 est conforme. C'est la thèse du projet, écrite noir sur blanc par l'administration elle-même — et c'est pourquoi le seuil affiché sur chaque ligne de bulletin est celui qui s'appliquait ce jour-là, pas celui d'aujourd'hui.
Un seuil sans sa date d'applicabilité est faux
La directive (UE) 2020/2184 comporte des valeurs à application différée. Le plomb passe à 5 µg/L au 1er janvier 2036, le chrome total à 25 µg/L à la même date ; aujourd'hui les limites applicables sont 10 et 50 µg/L. Une base qui inscrirait 5 µg/L comme seuil actuel produirait de faux dépassements.
Toute affirmation chiffrée est sourcée, ou marquée
Chaque ligne du référentiel porte ses sources et un niveau de fiabilité :
verifie (valeur lue dans un texte réglementaire ou une source primaire
identifiée) ou a_verifier (valeur plausible, non confirmée sur source
primaire). Une valeur a_verifier est signalée comme telle partout où
elle apparaît, y compris ligne à ligne dans les bulletins.
Une source doit couvrir ce paramètre précisément. Une source qui porte sur la substance d'à côté n'est pas une source : c'est ainsi qu'une erreur réelle s'est glissée dans ce projet — le chlorothalonil R417888 porté à 0,9 µg/L par analogie avec le R471811, alors que le même avis de l'ANSES conclut à 0,1 µg/L pour l'un et 0,9 pour l'autre. L'erreur a été corrigée et elle est documentée.
L'effet cocktail, et pourquoi il reste encadré
La réglementation note substance par substance ; le corps boit le mélange. Le projet publie trois indicateurs de cumul, du plus solide au plus fragile : le dénombrement des substances de synthèse quantifiées, la charge massique cumulée, et un indice de danger par méthode simplifiée.
Cet indice n'est jamais nommé « risque », n'est jamais publié sans le nombre de substances qui le composent, et n'est jamais présenté comme un verdict de potabilité. Tant que les cadres de référence internationaux ne sont pas implémentés, il sert à classer des bulletins entre eux, pas à estimer un risque sanitaire.
Comment cet indice est calculé, exactement
Publier un chiffre sans sa formule, c'est demander qu'on le croie. Voici donc le calcul entier, tel que le programme l'exécute.
Pour chaque substance retenue, on divise la valeur mesurée par la limite qui lui est applicable, et on additionne ces fractions. Une substance à la moitié de sa limite apporte 0,5. Deux substances chacune à la moitié de la leur apportent 1,0 — l'équivalent d'une limite entière occupée, alors qu'aucune des deux n'a franchi la sienne. C'est tout le propos.
| Substance | Mesurée | Limite | Fraction |
|---|---|---|---|
| ESA métolachlore | 0,42 µg/L | 0,9 µg/L | 0,4667 |
| Boscalid | 0,05 µg/L | 0,1 µg/L | 0,5 |
| Quinmérac | 0,25 µg/L | 0,1 µg/L | 2,5 |
| Indice, sur 3 substances | 3,4667 | ||
Cet exemple n'est pas une commune réelle : c'est le bulletin de contrôle du programme, revérifié à chaque exécution des tests.
Quatre règles décident de ce qui entre dans la somme :
- seulement les substances effectivement quantifiées. Une substance cherchée et non trouvée n'apporte rien — et surtout pas zéro, puisqu'un laboratoire qui ne trouve rien ne mesure pas zéro. L'indice est donc un plancher ;
- jamais les lignes de somme, sans quoi le « total des pesticides » serait compté en même temps que les substances qui le composent ;
- seulement les substances de synthèse — pesticides, métabolites, PFAS, composés organiques ;
- seulement quand une limite existe. Sans limite au dénominateur, il n'y a pas de fraction à calculer.
Pourquoi les minéraux sont écartés, et ce n'est pas un choix de confort. Un premier calcul incluant tous les paramètres notés a été fait, puis abandonné : sur un bulletin réel, le potassium, les chlorures, les sulfates et le sodium pesaient plus lourd que tous les micropolluants réunis et portaient le total au-dessus de 1 — sans qu'aucune substance de synthèse n'y soit pour rien. Additionner une fraction de la référence en sodium à une fraction de la limite d'un pesticide n'a pas de sens : ce ne sont pas les mêmes objets, et ces limites n'ont pas la même nature.
Conséquence, et c'est pourquoi le nombre de substances est toujours affiché : une substance dont la famille chimique n'est pas connue n'entre pas dans l'indice, même mesurée, même au-dessus de sa limite. Sans le nombre qui l'accompagne, un indice n'est pas interprétable.
Deux limites que nous devons dire. Le dénominateur est une limite réglementaire, pas une dose de référence toxicologique : une limite de qualité intègre aussi de la faisabilité analytique et de l'histoire. Diviser une mesure par elle donne « quelle part de la limite est occupée », et non « quelle part d'une dose sans effet est atteinte ». Et l'indice est calculé contre la grille en vigueur aujourd'hui, non contre celle applicable le jour du prélèvement : c'est une lecture contrefactuelle, pas le verdict rendu à l'époque.
Ce que l'outil ne sait pas encore faire
- Les seuils dépendant de la ressource. Le sélénium et le bore admettent des exceptions d'origine géologique. Rien dans les données ne dit si la condition est remplie : entre les deux valeurs, le résultat est déclaré indéterminé plutôt que non conforme.
- La dilution. Si un réseau est alimenté par trois captages et qu'un seul est très dégradé, le mélange peut respecter la limite sans qu'aucune action n'ait été menée sur la pollution. Le lien captage → usine n'est pas exposé par les données publiques ; il ne pourra être établi que par inférence géographique, et devra alors être affiché comme une hypothèse.
- Le volet radiologique et les eaux embouteillées : présents au référentiel ou en repères, non travaillés analytiquement.
- La couverture géographique. Le moteur est prêt pour le département ; le corpus publié ici est encore restreint.